
Disparition
Disparition de François Rougeon
La direction de l’Institut Pasteur a la grande tristesse de faire part du décès, survenu le 16 octobre dernier, de Monsieur François Rougeon, responsable de l’unité Génétique et biochimie du développement de 1981 à 2008 et directeur de la recherche et de l’enseignement de 1988 à 1999.
Né le 6 août 1942 à Paris, François Rougeon était ancien élève de l’École normale supérieure et titulaire d’un doctorat en biochimie de l’Université Paris VII, obtenu en 1974 à l’issue de travaux menés à l’Institut Jacques-Monod dans le laboratoire du Professeur François Chapeville. Il a ensuite effectué un stage postdoctoral à l’Université de Genève, de 1975 à 1977, dans le laboratoire du Professeur Bernard Mach. François Rougeon rejoint l’Institut Pasteur en 1978, en tant que chargé de recherche au CNRS, pour y développer une équipe de recherche au sein de l’unité de Génie génétique créée par Jacques Monod. En 1981, il prend la direction de l’unité de Génétique et biochimie du développement, qu’il dirige jusqu’à son départ à la retraite en 2008. Nommé Professeur à l'Institut Pasteur en 1987, il est devenu Professeur de classe exceptionnelle en 2000.
Les travaux de François Rougeon ont marqué des avancées majeures en biologie moléculaire et en immunologie. Dès les années 1970, ses recherches sur les propriétés enzymatiques des ADN polymérases aviaires et de la transcriptase inverse du virus de la myéloblastose aviaire ont permis, avec celles de Philippe Kourilsky et de Bernard Mach, de développer des méthodes de synthèse in vitro d’ADN complémentaire (ADNc) à partir d’ARN messager et de clonage de ces séquences dans des vecteurs plasmidiques. Ces travaux pionniers ont ouvert de nouvelles perspectives pour l’étude et le clonage des gènes eucaryotes. Ses recherches ont également apporté des connaissances fondamentales sur les mécanismes moléculaires à l’origine de la diversité des anticorps. Elles ont contribué à éclairer la façon dont les mécanismes qui façonnent et stabilisent le génome des organismes eucaryotes sont mobilisés au cours de la différenciation des lymphocytes B pour produire la diversité quasi illimitée des anticorps. Ses travaux ont notamment permis de mieux comprendre des processus essentiels tels que la recombinaison V(D)J, l’hypermutation somatique et la réparation des cassures double brin de l’ADN. Ils ont également ouvert des perspectives nouvelles pour le développement des anticorps à domaine unique, ou nanobodies. L’ensemble de ses recherches a donné lieu à plus de 140 publications scientifiques dans des revues internationales à comité de lecture et à neuf brevets.
Au-delà de ses contributions scientifiques, François Rougeon a joué un rôle important dans la vie institutionnelle de l’Institut Pasteur. Il a été membre du conseil scientifique de l’Institut en 1985-1986, puis directeur de la recherche et de l’enseignement de 1988 à 1999, sous la direction générale de Maxime Schwartz. Il a également été membre élu de la commission de classement du personnel scientifique de 2001 à 2003. Dès 2001, il a participé, aux côtés de Gérard Buttin, à l’élaboration des textes fondateurs du comité de veille déontologique et de conciliation (CVDC), dont il a ensuite assuré la présidence jusqu’en 2018. Il a également joué un rôle majeur dans la conception du centre d’information scientifique (CIS), en définissant notamment le projet de bibliothèque et celui du service d’informatique scientifique. Il a par ailleurs siégé dans les conseils scientifiques de plusieurs institutions nationales et internationales, parmi lesquelles l’Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS), l’École normale supérieure et la Fondation Jeantet.
Ses travaux et son engagement ont été salués par de nombreuses distinctions, dont le prix Jaffé de l’Académie des sciences. Membre de l’EMBO depuis 1980, il a été élu membre correspondant de l’Académie des sciences en 1987 et était chevalier de la Légion d’honneur.
Toujours à l’écoute des chercheurs, François Rougeon était apprécié pour sa disponibilité et la qualité de ses échanges. Esprit incisif, il n’hésitait pas à exprimer ses convictions avec franchise. Son intégrité, sa grande culture scientifique et son humour pince-sans-rire faisaient de lui une figure scientifique respectée de tous. Très attaché à l’Institut Pasteur, il défendait une conception exigeante de l’engagement scientifique, fondée sur le courage intellectuel et l’indépendance de pensée. Il évoquait ainsi ce que signifiait pour lui être pasteurien : « Être pasteurien, cela doit être ou cela devrait être une sorte de courage intellectuel, l’audace de s’avancer dans des terrains inconnus… »
La direction et le personnel de l’Institut Pasteur présentent à sa famille leurs sincères condoléances. Ses obsèques ont eu lieu le 22 octobre dernier.
Pour beaucoup, François Rougeon était bien plus qu’un scientifique de premier plan : un collègue de confiance et un soutien précieux, dont l’esprit libre, l’humour et la présence laisseront une empreinte durable.
Témoignages
Patrick Trieu-Cuot, directeur des affaires scientifiques
« L’Institut Pasteur perd une de ses plus belles figures. Mais François nous laisse plus qu'une œuvre : une manière d'être. Une exigence, une loyauté, une liberté d'esprit qui, tant que l'institut vivra, continueront de parler de lui. C'est à nous, désormais, d'en être dignes.
François, au nom de tous les pasteuriens : merci pour la science, merci pour la maison, merci pour tout ce que tu as été pour chacun de nous. »
Lire le discours prononcé au nom de la direction de l'Institut Pasteur, lors des funérailles
Maxime Schwartz, ancien directeur général de l'Institut Pasteur
« Cher François,
Cela me fait bien de la peine que tu nous aies quittés. C’est surement le cas, également, pour tous ceux qui sont venus te saluer aujourd’hui.
J’ai fait ta connaissance lorsque tu as créé une équipe de recherche au sein de l’Unité de Génie Génétique qui venait d’être créée par Jacques Monod. Auparavant, lors d’un séjour à Genève, en 1975, avec Philippe Kourilsky, tu avais réalisé une grande première : le clonage d’un ADN complémentaire. Ce fut une étape majeure dans le développement de la Biologie moléculaire.
Cependant, c’est vraiment à partir de 1988 que j’ai appris à te connaître, lorsque j’ai pris mes fonctions de Directeur général de l’Institut Pasteur, et que je t’ai choisi comme Directeur de la Recherche et de l’Enseignement. Un poste de grande importance, qui te plaçait en deuxième position dans la hiérarchie de la direction. »
Robert Weil, Sorbonne Université
« Au-delà des réalisations professionnelles exceptionnelles de François, c’est avant tout un hommage personnel que j’aimerais lui rendre.
Mon amitié avec François date d’il y a environ 30 ans. Il avait été rapporteur de mon dossier à l’institut pasteur et quelques années plus tard il m’a appelé pour m’inviter à diner : “j’organise un diner avec quelques amis et j’aimerais que vous en fassiez parti“.
Il m’avait choisi comme ami et je me sentais très honoré par cette amitié. »
Hafida Fsihi, responsable du pôle Prix et distinctions scientifiques et honorifiques (DCES)
« François, c'est d'abord ce regard bleu-gris qui vous sonde. C'est aussi peu de paroles, une réserve, une attente. Puis, comprenant combien sa présence peut intimider son interlocuteur, l'homme s'anime, devient chaleureux et cherche à vous mettre à l'aise.
J'ai connu François lorsqu'il était directeur scientifique de l'Institut Pasteur et que moi, jeune postdoctorante, je candidatais à un poste d'assistante de recherche. Quelques années plus tard, à mon retour d'un séjour scientifique à l'Institut Curie, il m’a invitée à donner un séminaire dans son laboratoire. Il s’est montré fasciné par les approches d’imagerie cellulaire que j’y avais développées. J'ai ensuite rejoint son laboratoire pour travailler sur la réparation des cassures double-brin de l'ADN. »
Armelle Phalipon, chercheuse invitée
« Au début des années 2000, François m'a sollicitée pour être membre du Comité de Veille Déontologique et Conciliation (CVDC), nouvellement créé. Pendant près de 20 ans, nous avons œuvré avec l'ensemble des membres de ce comité pour résoudre de nombreux conflits plus ou moins complexes. Lorsque notre mandat s'est achevé, nous avons gardé l'habitude de nous rencontrer régulièrement. Lors de nos entrevues, François avait toujours grand plaisir à initier des discussions scientifiques stimulantes. Son érudition, sa curiosité, ses questionnements scientifiques incessants, son sens critique m'impressionnaient. Il me suggérait des ouvrages qu'il venait de lire : sciences sociales, philosophie des sciences, illusion du progrès technologique à tout prix et bien d'autres sujets qui le passionnaient. Il aimait aussi partager ses souvenirs pasteuriens. Je lui disais qu'il lui fallait écrire ses mémoires, mais c'était un homme d'une grande discrétion et son humour "pince-sans-rire" n'était partagé que dans un cercle restreint. Lors de notre dernier déjeuner début octobre, François m'a exprimé son immense fatigue, mais il était souriant et serein. Son petit signe de la main au travers de la vitre alors que je partais m'avait profondément émue, un pressentiment peut-être... »
Isabelle Rosinski-Chupin, chercheuse dans l’unité Écologie et évolution de la résistance aux antibiotiques
« Il m’a été donné de côtoyer François Rougeon pendant 17 ans, d’abord comme thésarde sous sa direction, puis comme chercheuse dans son équipe. C’était l’époque de l’essor de la biologie moléculaire chez les eucaryotes, facilitée par le clonage des ADNc, technique à laquelle il avait apporté une contribution essentielle. Une partie de l’unité travaillait alors sur les mécanismes à l’origine de la diversité des anticorps dans les lymphocytes. François pratiquait une recherche guidée par la curiosité : il était à l’origine, avec Pierre Corvol, du premier clonage du gène de la rénine, une enzyme essentielle impliquée dans la régulation de la pression artérielle. Cela l’avait amené à s’intéresser à une « bizarrerie » biologique : la synthèse de cette protéine ainsi que de nombreux facteurs de croissance dans les glandes salivaires de la souris mâle. Il avait donc développé un deuxième axe de recherche dans son laboratoire afin d’en questionner la signification biologique. »
Marc Delarue, responsable de l’unité d'Architecture et dynamique des macromolécules biologiques
« C’est avec la plus grande tristesse que j’ai appris le décès de François Rougeon.
Je fais partie des quelques personnes à Pasteur qu’il a soutenues et aidées à démarrer une équipe de recherche sur des sujets qui lui tenaient à cœur, et qui continuent encore aujourd’hui à produire des résultats nouveaux.
Après avoir apporté à son arrivée à Pasteur sa maitrise d’outils tels que les transcriptases inverses pour cloner un gène, il a propulsé Pasteur dans l’ère du génie génétique. »
Benoit Arcangioli, responsable de l’unité Dynamique du génome
« Poussé par des amis et avec beaucoup d’émotion je suis allé au Père-Lachaise pour te saluer et présenter mes/nos condoléances à ta famille. Cette dernière réunion était intime, simple, sans foule, à ton image. Beaucoup a été écrit sur ton, impact, rôle et implication en science et pour l’Institut Pasteur. Personnellement j’ai apprécié les parties de tennis et les discussions sans brides ni concessions puis plus tard les gueuletons entre amis jusqu’à pas d’heures. Cela pour dire qu’en dehors du sérieux de tes responsabilités, tu aimais partager, échanger, t’amuser sans compter, toujours pas rassasié tu trouvais encore le temps de lire journaux, articles et livres et de te perfectionner en espéranto.
Chapeau bas. »
Noël Tordo, directeur de l’Institut Pasteur de Guinée
« François a été ma porte d’entrée à l’IP. Début 1982, dans la perspective du Centenaire de la première vaccination de Joseph Meister par Louis Pasteur (1985) l’institut cherche à élucider la séquence complète du virus rabique. Nous sommes à l’aurore du séquençage, Maxam, Gilbert et Sanger n’ont que quelques années… Depuis un an nous nous évertuons sans succès à Strasbourg à cloner par shotgun. On nous suggère d’aller demander conseil à l'Institut Pasteur à un des pères de la transcription inverse : courte rencontre un peu froide avec François Rougeon, économie de mots : « Vous venez de chez Ebel/Dirheimer à l’IBMC de Strasbourg ? Vous savez marquer et séquencer les tRNAs ? Faite la même chose avec l’extrémité 3’ du virus rabique, nous allons faire un clonage ciblé et marcher sur le génome. ». Synthétique et rationnel, François aimait qu’on le soit aussi : 2 mois plus tard, les 18 premiers nucléotides 3’ de l’ARN rabique sont élucidés. Leur copie va être la première amorce synthétisée par l’unité de Chimie de l’IP. Plusieurs semaines de travail… « Que fait Oligolen ? » répétait François, révélant que son armure parfois rigide savait se fissurer pour découvrir un redoutable sens de l‘humour. »