
Musée
Le Vase Pasteur d'Émile Gallé, un chef-d'œuvre scientifique et poétique
A l'occasion de l'exposition « L'étrange cas de Monsieur Gallé » présentée au musée des Beaux-arts de Nancy, du 21 octobre 2026 au 27 février 2027, le musée prête le vase Pasteur, créé par Emile Gallé en 1892 pour le 70e anniversaire du savant. L'occasion de revenir sur l'histoire de cette œuvre qui fait date dans l’art verrier.

(Dimensions : H. 22,3 cm, Diam. 24,9 cm)
Une commande exceptionnelle
En 1892, élèves et professeurs de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm souhaitent rendre hommage à Louis Pasteur lors du jubilé, qui, le 27 décembre, célèbre ses 70 ans dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Pour incarner cet hommage, un nom s'impose : celui Émile Gallé (1846-1904), maître verrier nancéien, botaniste émérite et figure tutélaire de l'Art nouveau, auréolé du Grand Prix remporté à l'Exposition universelle de 1889.
Le choix n'est pas anodin. Offrir à Pasteur une œuvre en cristal fait directement écho à ses tout premiers travaux sur la cristallisation de l'acide tartrique. Les commanditaires souhaitent ainsi, selon leurs propres mots, «cristalliser leur pensée»[1].
Louis et Marie Pasteur possèdent déjà, par ailleurs, plusieurs verreries du maître verrier dans leur appartement.
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Gallé, alchimiste et chercheur
Pour réaliser cette commande, Gallé s'immerge dans les découvertes de la microbiologie pasteurienne avec la même rigueur qu'un scientifique à sa paillasse. Dans une lettre datée du 2 janvier 1893 adressée à Edmond Taigny, il décrit ainsi son travail : « En cet instant, (je brasse), je sème, pour Monsieur Pasteur, des ferments dans les veines d’un cristal. Je fais des cultures en creusets, je simule des bacilles et des virus (surpris dans la pâte) et saisis des vibrions en la pâte. Priez pour que ce décor ultramoderne ne donne la rage à aucun amateur et surtout (ne fasse pas éclater la gemme) ne fasse point fêler la coupe d’honneur destinée par l’École normale à l’illustre Maître.»[2]
L'ampleur du travail d'assimilation nécessaire retarde la livraison de l'œuvre. La coupe n’est pas prête pour la cérémonie du 27 décembre 1892. Elle est remise à Louis Pasteur le 30 avril 1893 à l'École normale supérieure, accompagnée d'un manuscrit explicatif d'une dizaine de pages rédigé par Gallé lui-même, publié dès le mois de mai suivant dans la Revue encyclopédique[3].

Une œuvre majeure de l’Art nouveau
Le vase Pasteur se présente comme un cristal soufflé à triple couche posé sur un socle en bronze. Il est conçu comme une allégorie de la science triomphant de la maladie. Sa forme est évasée. Les tonalités sombres vers le pied s'éclaircissent progressivement vers l'ouverture. Le décor met en scène un voyage symbolique de l'ombre à la lumière, de l'ignorance à la découverte scientifique. Il mêle symbolisme poétique et rigueur scientifique autour de quatre thématiques :
- La lutte contre les fléaux et les maladies
Un chien écumant de bave et un dragon crachant des flammes symbolisent la terreur de la rage incurable avant la mise au point du vaccin par Louis Pasteur. Un python à sept têtes évoque l’hydre de la maladie. Ses têtes représentent des chainettes de streptocoques et de staphylocoques.
- L’imagerie et les outils scientifiques
Pour la première fois dans l’histoire du verre d’art, le matériel de laboratoire devient un motif artistique. Microscope et boite de pétri sont gravés avec une précision remarquable. Des micro-organismes, bactéries, levures sont finement reproduits dans le verre, rendant visible le monde invisible découvert par Pasteur.
- La vie face à la mort
Le vase symbolise le combat universel entre les forces destructrices et les forces créatrices. Des motifs de moisissures et d’organismes en décomposition rappellent les travaux de Pasteur sur la fermentation et la réfutation de la génération spontanée. Des inclusions de verre rouge et des gouttes symbolisent la souffrance humaine face à la maladie mais aussi le triomphe de la vie sauvée par la vaccination.
- Le renouveau de la nature et l’hommage littéraire
Fidèle à l’Art nouveau et à sa passion pour la botanique, Gallé intègre une dimension poétique. Des ronces et des épines font place à des végétaux symbolisant la renaissance et la guérison. Le vase porte en outre deux vers de Victor Hugo, le premier tiré du poème Les Contemplations : « On verra le troupeau des hydres formidables / Sortir, monter du fond des brumes insondables / Et se transfigurer » et le second extrait du poème Les Malheureux : « [...] je vais / Méditant, et toujours un instinct me ramène / À connaître le fond de la souffrance humaine ».
Enfin, l'intérieur du vase révèle ce que Gallé nomme lui-même « l'inoculation du verre » : des inclusions de cristal coloré formant des ramifications et effilochures ténues, simulant le grouillement de la vie microscopique au cœur même de la matière.

Un prêt exceptionnel au musée des Beaux-arts de Nancy
Présenté dans le grand salon de l'appartement de Louis et Marie Pasteur, le vase Pasteur a rejoint la ville qui a vu naître et travailler son créateur. Ce prêt exceptionnel rassemble ainsi deux figures marquantes de leur époque : Louis Pasteur salué comme un bienfaiteur de l’humanité pour ses contributions majeures à la science, fondateur de l’Institut Pasteur et Emile Gallé, figure de proue de l’Art nouveau et fondateur de l’Ecole de Nancy.

Si vous êtes intéressé par les actualités du musée, que vous avez des questions ou que vous conservez des objets techniques ou scientifiques témoignant de l'activité passée des laboratoires de l'Institut Pasteur, n'hésitez pas à contacter l'équipe du musée à musee@pasteur.fr et à nous suivre sur les réseaux sociaux (LinkedIn, Instagram).
[1] Source : Mémoire de master II Laure Swaenepoel (sur le serveur)
[2] Lettre d’Émile Gallé à Edmond Taigny, auditeur au conseil d’État, membre du conseil d’administration de l’Union centrale des arts décoratifs et collectionneur, 2 janvier 1893, citée dans François Le Tacon, « Émile Gallé et Louis Pasteur », art. cit., p. 27.
[3] Émile Gallé, « Genèse d’une œuvre d’art. Coupe en cristal d’Émile Gallé, offerte à M. Pasteur », Revue encyclopédique, 15 mai 1893, no 59, col. 481-484 ; texte accompagné d’un dessin préparatoire au fusain (musée d’Orsay) et d’une huile sur toile de Victor Prouvé, Portrait d’Émile Gallé, 1892 (musée de l’École de Nancy). Ce texte a donné lieu à une publication préalable : Émile Gallé, « Le vase Pasteur », Journal des débats, 3 mai 1893, p. 3.


