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Les premiers Russes vaccinés contre la rage à Paris
Le 17 février 1886, alors que Louis Pasteur présente ses travaux sur la découverte du vaccin contre la rage à l’Académie des sciences, un événement dramatique se joue à des milliers de kilomètres de là. Dans la petite ville de Bely, près de la ville Smolensk en Russie, un loup enragé sème la terreur en attaquant dix-neuf personnes, dont une femme, condamnées à une mort certaine. Cet épisode, resté célèbre dans les annales de l’Institut Pasteur, allait non seulement sceller une amitié scientifique franco-russe durable, mais aussi forcer le savant à faire évoluer sa méthode de vaccination.
Le 28 février 1886 au matin, un loup surgit d'une montagne boisée et se jette sur un paysan, puis sur le prêtre (le pope) Erschoff[1] qui se rendait aux matines. Les villageois, dépourvus d'armes et utilisant seulement des bâtons et des pierres, ne font qu'exaspérer la fureur de la bête. C’est finalement un paysan, Ivan Khansky, décrit comme un « beau gaillard » courageux, qui parvient à achever l'animal à coups de hache, après une lutte héroïque pour sauver sa femme.
Face à l'urgence, le docteur Davidov de Smolensk adresse une dépêche à Paris le 4 mars à Louis Pasteur : « Dix-neuf paysans russes mordus par un loup enragé. Faut-il envoyer ? ». La réponse de Louis Pasteur est immédiate : « Amenez mes amis de Smolensk ».
Neuf jours plus tard, le 13 mars 1886, les dix-neuf « moujiks » débarquent à Paris, vêtus de leur touloupe (pelisse en peau de bête) et chaussés de bottes montantes. Le public parisien découvre avec émotion ces voyageurs au visage défait par la souffrance et la fatigue, portant les blessures causées par les crocs du prédateur.

À cette époque, la morsure de loup est considérée comme bien plus redoutable que celle du chien : alors qu’une personne sur dix survit normalement à une morsure de chien enragé, celle du loup est presque systématiquement mortelle. De plus, la durée d'incubation de la rage transmise par le loup est souvent beaucoup plus courte.
L’histoire des Russes de Smolensk a constitué pour Pasteur un « premier enseignement » médical crucial. Malgré le traitement habituel, trois des patients succombent à la rage à l'Hôtel-Dieu. Troublés, Louis Pasteur et le docteur Grancher craignent que la méthode ne soit impuissante face à la virulence de la rage.
Pour sauver les seize survivants, Pasteur décide alors de modifier radicalement son protocole en instaurant un traitement intensif. Au lieu d'une injection quotidienne, les patients reçoivent des inoculations répétées, allant jusqu’à utiliser les moelles de lapin les plus fraîches et les plus virulentes (de deux ou trois jours) plusieurs fois par jour. Ils reçurent leur dernière inoculation le 9 avril et repartirent le 12 avril. Cette audace scientifique porte ses fruits : une dépêche envoyée par le maire de Bely confirmera plus tard que les seize paysans restants sont sains et saufs.
Le succès de cette guérison a un retentissement mondial et justifie la création d'un établissement vaccinal permanent : l’Institut Pasteur. Sur les 2 490 personnes traitées à Paris à la fin de l'année 1886, on comptait déjà 191 Russes.
Cet épisode marque également le début d'une longue collaboration avec les scientifiques russes, tels que Elie Mechnikoff (1845-1916) ou Nikolaï Gamaleïa (1859-1949), qui viendront se former à Paris pour ensuite fonder le premier laboratoire bactériologique à Odessa, en Russie. Comme le soulignait Louis Pasteur lui-même : « On ne demande pas à un malheureux : de quel pays es-tu ? [...] Tu souffres, cela suffit ; Je t’aiderai, je te soulagerai ».
Sources :
Correspondance de Pasteur, 1840-1895, par Pasteur Vallery-Radot
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[1]https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64732407/f122.image.r=Beloi